Offrir la liberté d’être soi

Un texte de Natasha Dionne

Paru dans le numéro

Pour Sonia, comme pour tous les parents de jeunes trans ou non-binaires (TNB), il faut du temps pour s’informer et s’adapter à cette nouvelle réalité.

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Sonia Laroche est la mère de deux jeunes adultes, l’un est trans et l’autre non-binaire. 

C’est en 2006 que son aîné, alors âgé de 19 ans, lui a révélé qu’il était trans et qu’il souhaitait entamer une hormonothérapie. « Ça expliquait beaucoup de choses ! Déjà à douze ans, ma « fille » avait une allure masculine et savait qu’elle était attirée par les femmes. Pour moi, ce n’était pas du tout un problème mais, même si elle se savait aimée telle qu’elle était, ma fille éprouvait un profond mal-être et ne se sentait pas bien dans sa peau, » raconte-t-elle. 

Plus récemment, son cadet qui a 22 ans lui a annoncé qu’iel était non-binaire et qu’iel s’identifiait davantage au genre féminin. « Une personne non-binaire peut se sentir ni homme ni femme ou comme les deux à des degrés divers. C’est pour cela que le pronom d’usage est « iel », car c’est une combinaison de il et elle, » explique Sonia tout en avouant qu’elle est encore en train d’assimiler ces notions qui lui étaient autrefois inconnues. Son cadet ne souhaite toutefois pas effectuer une transition hormonale.

La période d’ajustement

Chacune de ces révélations a exigé une longue période d’ajustement. Pour Sonia, comme pour tous les parents de jeunes trans ou non-binaires (TNB), il faut du temps pour s’informer et s’adapter à cette nouvelle réalité. Plusieurs doivent reconsidérer leur enfant tel qu’ils l’avaient imaginé et l’avenir qu’ils avaient envisagé pour lui. Plusieurs s’inquiètent pour sa santé, ses perspectives d’emploi et son statut social, car ils sont conscients de la stigmatisation des personnes TNB dans la société et souhaitent que leurs enfants aient les mêmes possibilités que les autres. 

Pour Sonia, le plus difficile avec son aîné a été son changement de prénom: « C’est lui qui a choisi son nouveau prénom. Or, selon moi, ce sont les parents qui font ce choix et le sien était lié à une belle histoire d’amour. J’ai vécu ça comme un deuil et je me suis sentie rejetée ». Avec son cadet, les défis concernent davantage l’usage du pronom « iel ». « Parfois je ne sais plus comment le nommer ! Je me trompe souvent mais je me reprends pour lui montrer que je le respecte, » relate-t-elle. 

Des services encore rares au Québec

En plus d’avoir besoin de temps, les parents de jeunes TNB mineurs ont souvent besoin de soutien pour leurs enfants ou pour eux-mêmes et, éventuellement, de trouver des services sociaux et de santé aptes à comprendre leur réalité et à répondre aux besoins de leurs enfants. Hélas, au Québec, ces services sont rares et peu de professionnels s’y connaissent en santé trans, tant pour les mineurs que pour les adultes TNB. « Récemment, on m’a demandé de participer à une formation destinée à des professionnels de la santé pour y partager mon vécu. Plusieurs des médecins présents ont été d’abord étonnés, puis contents d’apprendre que certaines questions pouvaient engendrer une souffrance importante chez les personnes TNB et que certains mots étaient préférables à d’autres ! » relate Sonia qui s’implique dès qu’elle le peut pour informer et sensibiliser les gens aux réalités et aux besoins des personnes TNB et de leurs familles.

Acceptation et soutien familial

Malgré les difficultés rencontrées et les défis à relever, Sonia a privilégié le lien avec ses enfants par-dessus tout : « Jamais, il ne m’est venu à l’idée de les rejeter ou de ne plus les voir ! Pour moi, le plus important, c’est qu’iels soient heureux et bien dans leur peau ». L’acceptation et le soutien familial sont effectivement essentiels à la santé et au bien-être des personnes TNB.

Toutefois, les jeunes mineurs et les adultes TNB n’ont pas les mêmes besoins en termes de soutien parental. Par exemple, un enfant d’âge prépubère aura besoin du soutien de ses parents pour effectuer sa transition légale (changement de nom et de mention de sexe) et sa transition sociale (expression de genre conforme à son identité de genre affirmée). Ce n’est qu’une fois parvenu à la puberté, qu’un jeune peut, si tel est son besoin, entamer une transition médicale d’affirmation de genre (hormonothérapie) et que, parvenu à l’âge adulte, qu’il pourra accéder aux soins chirurgicaux d’affirmation de genre. 

Divers enjeux à différents âges

Le soutien parental est donc plus complexe pour les parents de jeunes TNB mineurs, car plusieurs craignent que leurs enfants expriment éventuellement des regrets ou qu’ils les blâment, un jour, pour certains changements physiques irréversibles, s’ils entreprennent des soins médicaux d’affirmation de genre. Ils ressentent donc une grande pression quant à la bonne décision à prendre d’autant plus qu’en soutenant leurs enfants trans, ils encourent eux-mêmes le risque d’être victimes de stigmatisation et de discrimination transphobes, et de perdre des membres de leur famille et de leurs réseaux sociaux. « Pour plusieurs parents, la partie la plus difficile […], n’est pas de s’accommoder de l’identité trans de leur enfant, mais plutôt d’accepter les luttes personnelles et sociales qui viennent avec le fait d’être trans, » souligne Annie Pullen Sansfaçon, chercheure et elle-même mère d’une jeune trans.

Une expérience humaine enrichissante

Mais, au-delà de la peur du rejet social ou de la violence que leurs enfants ou eux-mêmes peuvent subir, les parents de jeunes et d’adultes TNB vivent aussi de la fierté. Plusieurs admirent la force, les compétences, les capacités mentales et le courage de leurs enfants à faire face à de telles menaces. Plusieurs s’émeuvent aussi de la confiance que leurs enfants leur témoignent en se confiant à eux. « Je me trouve chanceuse d’avoir deux enfants si bien avec eux-mêmes. Même si ce n’est pas toujours évident, c’est une expérience humaine enrichissante qui m’a permis de m’ouvrir aux différences, que ce soit l’handicap, l’origine culturelle, le genre, etc. Je sens que je suis devenue une meilleure personne. C’est ça, le message que j’aimerais transmettre aux autres parents de jeunes ou d’adultes TNB ; ça peut bien se passer ! C’est une belle expérience !» conclue Sonia, les yeux brillants.

Pour en savoir plus ou pour contacter Sonia Laroche, vous pouvez consulter son blogue TRANS-PARENT.

Natasha Dionne est travailleuse sociale. Elle poursuit un doctorat sur l’expérience des parents de jeunes TNB à l’Université de Montréal.

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