Le projet d’une vie, portrait d’un bâtisseur

 

Maison rose
Photo: Sonya Messier

[AUT 2016]

Par Isabelle Capmas

Qui ne s’est pas posé de questions sur l’imposante et mystérieuse demeure de granit qui domine la route au coin de la 139 et de la rue des Églises, à Abercorn? Il est difficile de ne pas être curieux de l’histoire de cette maison et, plus encore, de celle de son propriétaire. Car l’une ne va pas sans l’autre.

Lorsque l’on rencontre M. André Desroches, on est surpris d’emblée par le calme et la discrétion du personnage. On pourrait s’attendre à un monsieur bouillonnant et impétueux, mais il mène plutôt ses affaires avec une autorité tout intériorisée. « Je n’ai jamais dit une parole désagréable de toute ma vie, confiait-il de sa voix douce. Je suis le 16e enfant d’une famille de 17 et ma mère a toujours dit que j’avais bon caractère. »
Cela pourrait prêter à sourire si l’on ne sentait pas d’emblée chez cet homme un sérieux profond, ajouté à un immense respect de ses parents qui lui ont transmis de fortes valeurs morales et religieuses. « Ils m’ont donné tout ce qu’ils pouvaient avec ce qu’ils avaient. Ça donne le sens des responsabilités très jeune. »

Né à Saint-Alphonse-de-Granby sur une ferme laitière, il a quitté l’école en 4e année du primaire pour travailler, mais lisait tous les soirs la première page du journal Le Devoir auquel ses parents étaient abonnés. Il a complété son éducation tout seul, par la lecture.

« Je prends beaucoup de temps pour lire. Cela me repose mentalement. On n’est pas plus intelligent parce qu’on sait plus de choses, mais ça rend plus fier et plus confiant en soi. »

Il a surtout hérité de la volonté de fer d’un père qui a su transformer l’héritage familial en une véritable entreprise agricole. Depuis, André Desroches a laissé la ferme de Saint-Alphonse à son fils, particulièrement heureux que la succession se perpétue encore après 200 ans, et se concentre sur ses activités à Abercorn, à savoir sa ferme d’élevage de poules et dindons, son négoce d’exportation de métaux, son commerce d’œuvres d’art, son atelier d’ébénisterie et, enfin, l’accomplissement de son rêve absolu : sa maison.

Et il semble avoir trouvé l’écrin de ses aspirations personnelles.

« J’ai la vision de cette maison depuis que j’ai 20 ans. J’ai acheté la ferme d’Abercorn parce que je voulais un terrain surélevé. J’ai attendu d’être prêt avant de passer à l’action. »

Et il n’a pas perdu son temps pour autant. Il a consulté quantité de livres, sur la décoration intérieure, sur les jardins à la française et à l’italienne, sur l’architecture, sur l’art en général. Il a minutieusement et entièrement préparé son projet : il a non seulement dessiné lui-même les plans d’architecture de sa maison qui rappelle le style fédéral américain, mais il en a aussi conçu chaque détail intérieur, depuis les plafonds sculptés en bois jusqu’aux poignées de porte en cuivre recouvertes à la feuille d’or, en passant par les meubles inspirés des plus grandes cours royales européennes qu’il fait reproduire au détail près.
Se serait-il trompé de siècle?

« J’ai la nostalgie des 16e et 17e siècles, mais je n’aurais pas aimé vivre à cette époque. La qualité de vie était épouvantable. J’admire ce qu’ils ont apporté, mais je ne les envie pas. »

Bien ancré dans le présent, donc, il a réuni autour de lui une équipe dévouée et passionnée : actuellement, 3 ouvriers de la construction et 3 ébénistes continuent de travailler à plein temps sur l’achèvement de la maison qui compte pas moins de 38 essences de bois. Car elle n’est pas finie même si, de l’extérieur, elle en a l’air. Dedans, c’est encore en partie en chantier et cela progresse tranquillement, mais sûrement, à l’image d’André Desroches. Se dévoilant derrière des échafaudages, plusieurs pièces sont terminées et projettent le visiteur dans un autre monde, bien loin d’Abercorn. C’est en découvrant sa salle de musique inspirée du château de Windsor, ses chambres dignes des grands châteaux français ou anglais et, surtout, le salon d’exposition de sa collection personnelle de pièces de cristal et de poupées de porcelaine que l’on mesure l’étendue de sa passion… et la monumentalité de son projet!

« Je collectionne les œuvres de porcelaine et de cristal depuis plus de 40 ans. Je préférais investir plutôt que dépenser mon argent. J’ai été représentant pour tout le Canada auprès de Maisons comme Fabergé et Meissen. J’ai eu la chance de pouvoir racheter toute la collection de cristal du Val-Saint-Lambert qui était en faillite. Certaines pièces sont uniques. Ils me l’ont cédée à moi parce qu’ils savaient que je n’allais pas la vendre et que je la mettrai en valeur. Les gens n’ont plus la passion d’avoir de belles choses à la maison. »

Il faut voir ces objets si délicats entreposés avec un soin extrême pour comprendre que M. Desroches ne plaisante pas avec l’art. Cela lui est bien égal que l’on jase éventuellement sur lui ou sur sa propriété. Il poursuit ses objectifs avec une calme détermination, conscient du temps qui passe, mais le mettant à profit pour enrichir ses connaissances et essayer d’être une meilleure personne. Il n’a pas besoin de la reconnaissance du public, il préfère celle de ses employés, fournisseurs ou clients qui lui permettent d’avancer vers son but. Envisage-t-il d’ouvrir un jour ses portes au public, au moins pour laisser admirer sa magnifique collection de cristal? C’est possible, un jour…

En attendant, on continuera sans doute de se poser des questions sur cette immense maison cernée de statues antiques, qui s’est inscrite dans le décor d’Abercorn. Peu importe le temps que cela prendra à la terminer telle qu’André Desroches l’a conçue dans sa tête, le but est déjà atteint.

« J’aimerais juste être reconnu comme quelqu’un qui a réalisé son rêve. Qui a eu le courage et la force d’aller au bout. J’espère que mon fils, qui vient lui-même d’avoir un garçon, aura autant de fierté que moi. »

M. Desroches, Le projet d'une vie, portrait d'un bâtisseur

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