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Yonas, le sourire de la résilience

 

[ÉTÉ 2019]

Par Isabelle Capmas

Yonas, immigration
Yonas et son sourire rayonnant

C’est l’histoire de Yonas Haile Tesfamariam, résident de Sutton depuis plus d’un an. Les deux noms après Yonas sont ceux de son père et de son grand-père, comme le veut la coutume érythréenne. Yonas a 25 ans et déjà vécu plusieurs vies depuis qu’il a fui l’Érythrée à l’âge de 16 ans.

 

D’abord, il faut situer ce tout petit pays au nord-est de l’Afrique qui longe les côtes de la mer Rouge, coincé entre le Soudan, l’Éthiopie et Djibouti. Et savoir que le gouvernement canadien recommande en lettres rouges sur son site d’y « éviter tout voyage non essentiel ».

 

Depuis son indépendance en 1993, après une guerre meurtrière avec l’Éthiopie qui l’avait annexée, l’Érythrée est dirigée d’une main de fer par son sauveur de l’époque devenu un dictateur impitoyable, digne de la Corée du Nord. Même si l’État s’est officiellement réconcilié avec son frère ennemi, il n’en reste pas moins l’un des pires au niveau du respect des droits de la personne. Sa population, parmi les plus pauvres au monde, est toujours victime de famines et d’une répression militaire sanglante. Partir de ce pays qualifié de « prison à ciel ouvert » est une opération périlleuse que beaucoup de jeunes tentent pourtant.

 

Le fait que Yonas ait réussi à arriver jusqu’à Sutton tient du miracle, un miracle teinté de tragédies. À 15 ans, il s’est fait arrêter en revenant de l’école, lors d’un contrôle habituel de militaires. Ils cherchaient à enrôler les hommes pour le service obligatoire, lequel peut durer à vie ! Ils n’ont pas cru son âge et l’ont jeté arbitrairement en prison. Après six mois, il a profité d’une sortie en dehors de la bâtisse insalubre pour se sauver avec d’autres. Les balles ont sifflé. Pendant que certains se sont fait tuer à ses côtés, Yonas a connu sa première chance : il s’est échappé !

 

Ne pouvant plus reprendre sa vie d’avant, il a laissé derrière lui son village, ses parents, ses frères et sœurs et ses études. Il a entamé un périple ressemblant aux pires récits d’émigration. Avec tous les dangers qu’on imagine pour un sans-papier sans argent, il a fui vers le Soudan, voyageant à pied et de nuit, puis en transport de fortune pour traverser vers l’Égypte avec, comme destination ultime, Israël où se trouvait déjà son frère Yowhanes. Ce frère, réfugié avant lui, l’a accueilli dans un pays où être noir et immigré est un obstacle majeur, même étant de confession chrétienne orthodoxe. Certes, Yonas a découvert Internet, le téléphone portable et la notion de démocratie. Mais il garde de son séjour de sept ans en Israël un profond ressenti de racisme. Pas un Israélien, même des plus reconnaissants pour son travail, ne lui a ouvert ses portes.

 

Comme il a refusé d’être renvoyé après le délai réglementaire de cinq ans, il a été mis en prison pendant un an avant de retrouver sa situation précaire. À 22 ans, Yonas a donc été incarcéré une deuxième fois, sans pour autant être un criminel. Et son destin a basculé de nouveau. Alors qu’une procédure de parrainage avait été amorcée pour que son frère émigre au Canada, celui-ci a choisi de partir sans attendre pour tenter de gagner l’Europe par la route. Mais Yowhanes est mort tragiquement dans un accident de voiture en Libye et la demande de parrainage entreprise a été transférée à son frère. Ce drame est devenu la chance de Yonas d’immiger au Canada où il est arrivé le 28 mars 2018.

 

Mais pourquoi Sutton ?

 

Le hasard a fait que Roch, le frère missionnaire des Servites de Marie qui s’est occupé du dossier de parrainage en Israël, est originaire de Sutton : il a mis sa sœur Christine à généreuse contribution pour qu’elle accueille un temps ici son protégé. Yonas a ainsi découvert le Québec à la fin d’un hiver qui n’en finissait pas. Le froid ne l’a vraiment pas dérangé, c’est plutôt la couleur de la neige qui l’a étonné !

 

De là, un formidable réseau d’entraide s’est mis discrètement à l’œuvre, reflétant la solidarité d’une communauté tricotée serrée : le collectif d’Action Réfugiés Sutton lui a fait un don grâce aux fonds amassés pour une famille syrienne qui n’est pas venue, tandis que tous ses membres et d’autres citoyens (dont Christine, Roch, Margot, Gussy, Peter, John, Alain et surtout Édith) se sont mobilisés sur le plan pratique et logistique. Ces généreuses personnes qui se reconnaitront ont permis à Yonas de prendre ses marques dans sa nouvelle vie suttonnaise.

 

Il a ainsi entrepris un cours de francisation à plein temps au cégep de Granby. D’ailleurs, il vient fièrement d’obtenir le certificat, ajoutant une nouvelle langue à son répertoire déjà bien rempli (tigrina, arabe, anglais et hébreu). De sa motivation, Brigitte, l’une de ses professeurs, témoigne : « Yonas a été un élève assidu et attentif. Il était toujours à l’heure et de bonne humeur, même en plein hiver ! Il a été un exemple pour tous. » De même au IGA de Sutton où il a commencé à travailler en même temps qu’il étudiait. Malgré que son horaire ne lui laissait guère de congés, ses patrons et collègues apprécient sa ponctualité et son attitude. Très réservé, Yonas ne se plaint et ne se vante de rien. Il affirme seulement être toujours de bonne humeur, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Et le sourire incroyablement lumineux qu’il affiche en témoigne !

 

Combien d’entre nous auraient perdu leur sourire devant les écueils et les drames qu’il a vécus ? Avec la détermination dont il fait preuve, Yonas a les outils et le tempérament pour obtenir ce qu’il souhaite. D’ailleurs, il aimerait être plombier ou électricien. Avis aux professionnels qui seraient prêts à montrer le métier à ce jeune travaillant ! Côté personnel, ne l’invitez surtout pas à manger de la poutine, il n’aime que la cuisine de son pays. Par contre, il est partant pour tous les sports. Il s’est déjà essayé au hockey avec succès et devrait démontrer bientôt ses talents au soccer.

 

Souhaitons à Yonas de pouvoir nouer de belles amitiés à Sutton et ailleurs. De revoir aussi un jour sa famille dont il n’a des nouvelles que par Internet. Et surtout, de toujours garder son magnifique sourire.

 

 

 

Yonas, le sourire de la résilience ou l'histoire d'une immigration

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