Colonoscopie

 

[ÉTÉ 2019]

Par Daniel Laguitton

 

Bien que le verbe « coloniser » vienne du latin colere qui signifiait « cultiver », « soigner » et « honorer », la colonisation a de tout temps été plus proche du viol que du jardinage. La Bible, par exemple, depuis Abraham, est une longue histoire de colonisation qui se prolonge aujourd’hui concrètement sur l’échiquier géopolitique du Proche-Orient.

En Occident, depuis plus de cinq siècles, la colonisation peut être qualifiée de « chrétienne » dans la mesure où la croix et l’épée ont été systématiquement associées dans une singulière réponse à l’invitation néotestamentaire à « aller enseigner toutes les nations » (Mt 28 : 19).

C’est dans une Europe aux horizons culturels élargis par les Croisades (1095-1291) et ravagée par la guerre de Cent Ans (1337-1453) et la peste noire (1347-1351) que les aspirations à un regain de vitalité par expansion territoriale ont conduit aux grandes découvertes (du 15e au 17e siècle) et permis l’émergence d’un nouvel Abraham mieux connu sous le nom de Christophe Colomb, dont le voyage de 1492 amorçait un courant migratoire vers la nouvelle terre promise. Par une étrange homonymie, ces migrants sont aussi appelés « colons ».

La colonisation occidentale a pris successivement trois formes.

La première a consisté à débarquer sur des rivages lointains et à y imposer la religion « supérieure » du colonisateur tout en se livrant à un pillage éhonté. Maintes cargaisons d’or ont ainsi traversé l’Atlantique (ou y ont sombré) pour enrichir les « très catholiques majestés » de la couronne d’Espagne. Le pape Alexandre VI (lui-même Espagnol) lui avait en effet donné, dans sa bulle pontificale Inter cætera publiée le 4 mai 1493, deux semaines après le retour de Christophe Colomb, entière juridiction à l’Espagne sur « toutes les îles et tous les continents trouvés et à trouver, découverts et à découvrir, à l’ouest et au midi d’une ligne faite et conduite du pôle arctique, ou nord, au pôle antarctique, ou sud, et distante, à l’ouest et au midi, de cent lieues de toute île de celles qui sont vulgairement nommées les Açores et les îles du Cap-Vert, que ces îles et ces continents trouvés et à trouver soient situés vers l’Inde, ou qu’ils le soient vers tout autre pays… ». Bref : le monde entier sur un plateau d’argent. Les trois Amériques portent encore les séquelles de l’assaut génocidaire qui suivit et que Frederick Turner décrit de façon poignante dans Beyond Geography (Viking Press, New York, 1980) par des chapitres intitulés « Défloration », « Pénétration » et « Possession » qui ne laissent aucun doute sur la nature de l’agression.

Bien avant 1492, l’Afrique de l’Ouest avait été ciblée par les explorateurs espagnols et portugais dont la rapacité se reflète sur les cartes de l’époque par des toponymes comme Côte de l’Or et Côte des Esclaves. À partir de 1502, la traite atlantique vint relier les exactions d’Afrique et celles d’Amérique.

Le second mode de colonisation appelé néocolonialisme a consisté, pour la main de fer de la colonisation brutale, à enfiler le gant de velours d’une domination axée sur des liens économiques. La transition entre ces deux modes est parfaitement illustrée dans un dialogue du film Queimada (Gillo Pontecorvo, 1969) dont l’action se situe sur une île imaginaire des Caraïbes gouvernée par des colons portugais peu portés sur le gant de velours. Un émissaire britannique, joué par Marlon Brando, débarque dans l’île et, s’adressant aux autorités coloniales, suggère cyniquement que l’entretien d’une épouse est plus onéreux et moins gratifiant que le commerce avec des courtisanes. Il pose alors la question suivante : « Entre l’entretien d’un esclave et la rémunération d’un travailleur, quelle est l’option la plus pragmatique ? »

La réponse à cette question sera un néocolonialisme économique déguisé en mission humanitaire. Comme une hydre à mille têtes, ce colonialisme velouté survivra aux déclarations d’indépendance des anciennes colonies en substituant aux gouverneurs coloniaux des dictateurs locaux insoupçonnables de racisme puisqu’ils gouvernent « les leurs » et maintiennent manu militari des liens « indissolubles » envers les « anciens » maîtres ou, pour quelques ingrats, envers de nouveaux maîtres, un peu plus à l’est.

Quelques décennies s’écoulent, et l’ère postindustrielle s’ouvre dans l’effervescence mondiale de 1968. Les colonies du premier type ont pratiquement disparu, celles du second type se sont consolidées sur un échiquier d’États-nations découpé par les anciens colonisateurs, et les missionnaires du néocolonialisme à la solde des multinationales engrangent de lucratifs contrats de « développement » dans les néocolonies. Le « meilleur des mondes » décrit par Aldous Huxley en 1931 devient réalité. Pendant ce temps, on a aussi catapulté quelques humains et leur drapeau sur Lune, Mars est dans le collimateur, Saturne suivra : exultez, exoplanètes et lointaines galaxies, les colons arrivent !

Mais il y a de l’eau dans le gaz : la Terre et sa biosphère montrent des signes d’épuisement et les dictatures ont une fâcheuse tendance, en vieillissant, à défriser les démocraties tartufiardes par des écarts trop flagrants à la rectitude morale, politique ou économique. Avec les années 2000, une tempête se lève au Proche-Orient où les alchimistes néocolons faisaient pourtant de bonnes affaires en transmutant l’or noir local en argent qui, on le sait, est le nerf de la guerre. Les élèves Saddam, Muammar et Bashar sont bientôt demandés au parloir et une violente partie d’échecs géopolitique s’engage sur des plaques tectoniques néocoloniales qui craquent de toute part, amorçant un dramatique tsunami migratoire sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale. Outre plusieurs centaines de milliers de morts sous les bombes et la torture, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) estime que, de 2014 à 2018, près de 17 000 migrants sont morts noyés en Méditerranée.

Une troisième forme de colonialisme qui n’a rien à envier aux deux précédentes par son infamie voit alors le jour. On peut la caricaturer ainsi : chers migrants, nous vous présentons des excuses pour avoir autrefois conquis militairement vos terres et avoir tenté de vous asservir à notre système culturel et économique, détruisant ainsi votre architecture sociale et politique et vous poussant à l’exode. Aujourd’hui, nous vous prions de rentrer chez vous ou de déposer à nos frontières tout accoutrement culturel ou religieux manifestant une identité propre qui pourrait menacer la nôtre.

En résumé : Colon un jour, colon toujours.

Daniel Laguitton, Abercorn

Colonoscopie, éditorial de Daniel Laguitton sur l'actualité

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