Réinventer l’humanité

Un texte de Daniel Laguitton

Paru dans le numéro

Publié le : 14 août 2026

Dernière mise à jour : 14 août 2026

 

Si la mécanisation des tâches physiques entraîne une diminution de la masse musculaire, on peut se questionner sur les conséquences de l’IA sur les facultés mentales de l’humanité.

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Montage visuel de Daniel Laguitton sur « Introspection » de Alfred Kubin.

La douzaine de voyageurs que j’observais l’autre jour à la queue leu leu dans une gare d’autobus, la tête légèrement inclinée et les yeux rivés sur la paume de la main droite reproduisait sans le savoir un de ces bas-reliefs antiques où l’on voit, dans les livres d’art ou les musées, des cohortes d’esclaves ou de soldats. La scène était l’image symbolique d’une modernité en passe d’effacer tout ce qui distingue le vivant de la machine et disposant, pour ce faire, d’une télécommande communément appelée téléphone intelligent, dont près de 6 milliards d’exemplaires sont aujourd’hui répartis dans une population mondiale de 8,3  milliards d’êtres humains. Quelques docteurs Frankenstein rêvent même d’implanter cette télécommande dans nos cerveaux, sans doute pour nous libérer les deux mains. 

Émergeant quelques instants de la torpeur psychédélique où nous plonge la fée technologie, réfléchissons à l’impact qu’aura inévitablement sur le développement des facultés mentales et de la pensée critique d’un enfant ou d’un adolescent la possession d’un gadget capable de produire instantanément des réponses à toutes ses questions et des textes, images ou musiques sur les thèmes de son choix.

Sachant que la mécanisation des tâches exigeant un effort physique entraîne une diminution de la masse musculaire, que l’ère de la calculatrice a vu une réduction des compétences en calcul mental, et que le correcteur de texte masque un illettrisme croissant, comment ne pas entrevoir les conséquences de la transformation du savoir en commodité accessible au creux de la main avec plus de facilité que les barres de chocolat et les boissons énergisantes dans les distributeurs automatiques ?

Les deux exemples qui suivent répondent en partie à cette question.

Le 27 mai 2026, le New York Times, sous la plume de Rebecca Winthrop, directrice du Centre pour l’éducation universelle au Brookings, un groupe de réflexion américain spécialisé dans la recherche et la formation en sciences sociales, présentait les résultats d’un projet national de huit ans mené par Adam Green, neuroscientifique à l’université de Georgetown, pour comparer, avant et après l’arrivée du robot conversationnel ChatGPT, la palette des idées originales développées par 370 000 lycéens dans leurs lettres de motivation pour l’admission à des études universitaires. Lancé en novembre 2022, ChatGPT utilise l’intelligence artificielle (IA) pour simuler des conversations, répondre à des questions, rédiger des textes, les traduire, etc.

Ms Winthrop écrit : « Après la mise à disposition de ChatGPT, les dissertations se sont soudainement enrichies d’un langage varié et coloré, mais elles manquaient d’idées véritablement créatives. Ce maquillage linguistique a fonctionné et les évaluateurs humains ont jugé plus créatives les dissertations rédigées après l’arrivée de ChatGPT, même si elles se confinaient à des lieux communs ». Par contre, en grattant sous ce maquillage, les textes rédigés par des humains se sont avérés contenir jusqu’à huit fois plus d’idées nouvelles que ceux produits par l’intelligence artificielle. Dans une réflexion qui se mord étrangement la queue, Rebecca Winthrop conclut : « La capacité de notre espèce à trouver des idées inattendues et originales est un atout qu’il faut protéger et cultiver. Cela vaut tout particulièrement pour les adolescents d’aujourd’hui. Un monde où la pensée créative s’épanouit est un monde qui a davantage de chances de faire face aux changements qu’entraînera l’intelligence artificielle ». 

On peut se demander d’où viendra le supplément de créativité requis pour faire face aux changements provoqués par une intelligence artificielle dont on vient de démontrer qu’elle réduit la créativité de manière significative. 

Autre exemple rapporté dans les médias en juillet 2026 : Roberto Serano est professeur d’Économie du bien-être et de Théorie du choix social à l’université Brown, au Rhode Island ; une fusillade ayant fait deux morts et neuf blessés dans cette université pendant la période des examens en décembre 2025, plusieurs des 80 élèves du professeur Serano se sont dits inquiets, le semestre suivant, à l’idée de devoir passer leurs examens dans une salle de classe. Compréhensif, le professeur a accepté que l’examen de mi-semestre se passe à domicile et, compte tenu du fait que les élèves auraient plus de temps pour répondre aux questions, il prépara un examen nettement plus difficile. Surprise, surprise, la moyenne des notes obtenues à l’examen de mi-semestre était un remarquable 96 % !

Quand le professeur Serano informa ses élèves qu’il soupçonnait que plusieurs d’entre eux avaient triché en utilisant l’IA et leur annonça que l’examen de fin de semestre se déroulerait en classe, une douzaine d’étudiants abandonnèrent le cours. Plusieurs échouèrent à l’examen final et la note moyenne y fut de 48,6 %, un record, le plancher précédent étant de 65 %.

Le déguisement actuel de l’humanité en Homo Deus narcissique et tout-puissant masque en réalité un homme-prothèse, homo mechanicus, en voie d’autodestruction.

En mai 1946, alarmé par le drame d’Hiroshima et de Nagasaki, Albert Einstein lançait un appel où l’on pouvait lire : « Notre monde est confronté à une crise dont ne se rendent pas encore compte ceux qui détiennent le pouvoir de prendre des décisions cruciales, pour le meilleur ou pour le pire. La puissance atomique déchaînée a tout changé, sauf nos modes de pensée, et nous dérivons ainsi vers une catastrophe sans précédent. » 

Le changement de mode de pensée souhaité par Einstein se fait attendre, et l’avènement de l’intelligence artificielle a décuplé l’illusion de pouvoir résoudre tous nos problèmes avec le mode de pensée qui les a engendrés.

« Réinventer l’humain » est le titre que Thomas Berry donnait, à l’aube du vingt-et-unième siècle, au chapitre 14 de son prophétique The Great Work. On peut notamment y lire : « La mission historique de notre époque est de réinventer l’être humain à l’échelle de l’espèce ». 

La suite du monde repose sur une prise de conscience de l’urgence pour chacun de nous de remettre en question ses modes de pensée toxiques et de se joindre au Grand Œuvre alchimique par excellence que constitue le passage d’une civilisation écocide à une civilisation écologique.

Daniel Laguitton, Abercorn