Un sacré cauchemar

 

[PRINTEMPS 2018]

Par Daniel Laguitton

 

Au commencement, Dieu créa le ciel et la Terre… C’était un dimanche. Le lundi, il inventa le jour et la nuit et, plutôt satisfait, profita de l’obscurité pour dormir un peu. Le mardi matin, il mit ses bottes, car il allait travailler dans l’eau et la glaise : il sépara la mer et les continents, sema de l’herbe, planta des arbres et arrosa copieusement le tout. Très fatigué quand vint le soir, il s’endormit en se réjouissant du travail accompli. Le mercredi, il troqua les bottes pour des gants de protection thermique et passa la journée à accrocher le soleil, la lune et les étoiles sur la voûte du ciel. Il était tard quand il se coucha, car quelques étoiles filantes s’étaient décrochées. Le jeudi, il ensemença les eaux de milliards de poissons et lança dans l’azur des milliards d’oiseaux en fredonnant d’un air espiègle « Un petit poisson un petit oiseau s’aimaient d’amour tendre, mais comment s’y prendre quand on est dans l’eau… ». Il jubilait quand le soir tomba. Le vendredi, il lâcha une ribambelle d’animaux sur les continents et, comme il lui restait un peu d’ADN, il le mélangea à une boule de cire qu’il s’amusa à pétrir en une figurine qui lui ressemblait un peu. La semaine lui avait semblé particulièrement longue et, en déposant la statuette sur sa table de nuit, il résolut de faire du samedi un jour de repos, sauf en cas d’urgence, par exemple si un âne ou un bœuf venait à tomber dans un puits. Heureux comme un pape, au soir du sixième jour, Dieu s’endormit profondément.

Et il fit un rêve.

Dans ce rêve, il vit la statuette de cire modelée à son image tomber de sa table de chevet et se fracasser en deux moitiés assez semblables bien que différentes qui se mirent à déambuler indépendamment sans toutefois jamais trop s’éloigner l’une de l’autre. Chaque fois qu’elles se touchaient, elles se multipliaient comme par enchantement, si bien que des millions de petites statuettes de cire occupèrent bientôt une Terre qui prit très vite des allures de Musée Grévin. Comme elles avaient été pétries à l’image de Dieu, les statuettes de cire commencèrent à s’approprier tous les gestes qu’il avait posés durant la semaine dont elles avaient été l’aboutissement.

Elles réinventèrent donc le jour et la nuit. Que la lumière soit ? Clic, une simple pression sur un bouton faisait jaillir la lumière. Elles prirent aussi possession des mers et des continents, tondirent les prairies sauvages pour en faire du gazon, coupèrent les arbres, barrèrent les rivières et creusèrent des canaux de navigation. N’ayant pu décrocher la lune, elles y catapultèrent quelques volontaires afin d’y planter un drapeau et d’autres partirent explorer les étoiles. Quant aux créatures du jeudi et du vendredi, les milliards de poissons, d’oiseaux, d’insectes et de mammifères, les trouvant trop encombrantes, les statuettes de cire inventèrent un jeu qui consistait à en tuer le plus possible en une journée. Le soir venu, on comptait les cadavres, on remettait des médailles et tout le monde applaudissait. Certains grands tueurs annoncèrent même la mort de Dieu.

Son rêve ayant viré au cauchemar, Dieu transpirait profusément, mais sa fièvre monta d’un cran lorsqu’il vit les statuettes de cire entreprendre la tâche un tantinet narcissique par laquelle il avait achevé sa création : elles s’étaient mises à façonner elles aussi des créatures à leur image et les robots se multipliaient à une telle allure sur la Terre que les statuettes de cire, d’abord fières de leur création, mais désœuvrées et en proie à la déprime mouraient rapidement d’ennui.

Le rêve, on le sait, rejoint parfois la réalité. Deux phénomènes se produisirent alors simultanément : le premier était que les robots commencèrent à dominer la Terre et le second que, son cauchemar étant à son paroxysme, la poussée de fièvre de Dieu fut si intense que la statuette de cire qu’il avait placée sur sa table de nuit se mit à fondre.

Se réveillant en sursaut, Dieu aperçut sous la pâle lueur qui tombait des étoiles la cire dégoulinante et éclata en sanglots, ce qui eut pour effet de faire monter le niveau des océans. Se ressaisissant, il réfléchissait à la manière dont il pétrirait de nouveau la cire lorsqu’une Page d’écriture[1] lui revint en mémoire qu’il se mit à réciter presque machinalement :

Deux et deux quatre

quatre et quatre huit

huit et huit font seize…

Répétez ! dit le maître

Deux et deux quatre

quatre et quatre huit

huit et huit font seize.

Mais voilà l’oiseau-lyre

qui passe dans le ciel

l’enfant le voit

l’enfant l’entend

l’enfant l’appelle :

Sauve-moi

joue avec moi

oiseau !

Alors l’oiseau descend

et joue avec l’enfant

Deux et deux quatre…

Répétez ! dit le maître

et l’enfant joue

l’oiseau joue avec lui…

Quatre et quatre huit

huit et huit font seize

et seize et seize qu’est-ce qu’ils font ?

Ils ne font rien seize et seize

et surtout pas trente-deux

de toute façon

et ils s’en vont.

Et l’enfant a caché l’oiseau

dans son pupitre

et tous les enfants

entendent sa chanson

et tous les enfants

entendent la musique

et huit et huit à leur tour s’en vont

et quatre et quatre et deux et deux

à leur tour fichent le camp

et un et un ne font ni une ni deux

un à un s’en vont également.

Et l’oiseau-lyre joue

et l’enfant chante

et le professeur crie :

Quand vous aurez fini de faire le pitre !

Mais tous les autres enfants

écoutent la musique

et les murs de la classe

s’écroulent tranquillement.

Et les vitres redeviennent sable

l’encre redevient eau

les pupitres redeviennent arbres

la craie redevient falaise

le porte-plume redevient oiseau.

 

À peine avait-il prononcé les derniers mots du poème que, comme par enchantement, la cire redevint Homme[2].

 

Daniel Laguitton

[1] Page d’écriture est un poème de Jacques Prévert paru dans le recueil Paroles en 1946.

[2] « Homme » désigne ici la statuette de cire avant qu’elle ne se casse en deux.

Un sacré cauchemar: une envolée lyrique de Daniel Laguitton

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