Une civilisation du déchet

Un texte de Daniel Laguitton

Paru dans le numéro

Publié le : 17 août 2023

Dernière mise à jour : 23 août 2023

 

Les traces physiques laissées par les grandes civilisations du passé sont généralement monumentales. Le monument pour lequel notre civilisation passera à l’histoire sera une montagne de déchets et une planète gravement endommagée.

déchet
Dessin de l’illustrateur Tommy reproduit avec la permission de Reporterre

Les traces physiques laissées par les grandes civilisations du passé sont généralement monumentales. Pensons, par exemple, aux pyramides égyptiennes, aztèques ou mayas, aux complexes de Borobodur et d’Angkor Wat, ou à la muraille de Chine en Extrême-Orient. Autres temps, autres mœurs, le monument pour lequel notre civilisation passera à l’histoire sera une montagne de déchets et une planète gravement endommagée.

Selon un récent rapport de la Banque mondiale, l’humanité génère en effet plus de deux milliards de tonnes de déchets chaque année, dont près de 300 millions sont du plastique. Pour une mise à l’échelle, le poids de la grande pyramide de Kheops est évalué à près de 5millions de tonnes (seulement !). Et puisqu’on n’arrête pas le progrès, ce même rapport prévoit qu’en 2050, l’humanité produira près de trois milliards et demi de tonnes de déchets. 

Une grande partie de ces déchets est produite par les pays les plus « riches », où chaque habitant peut en générer plusieurs kilogrammes par jour, alors qu’un habitant des pays moins développés en génère parfois aussi peu qu’une centaine de grammes. Jamais à court d’indécence, les pays développés pratiquent depuis plus de 50 ans l’exportation de leurs déchets solides vers les pays les plus pauvres, une pratique qui revient à dire « merci pour vos richesses naturelles, recevez en retour nos poubelles ». Le proverbe « loin des yeux, loin du cœur » exprime, dans ce contexte, notre tendance infantile à imaginer qu’un problème n’existe plus quand on l’a glissé sous le tapis ou refilé au voisin.

Mais cette pensée magique se retourne aujourd’hui contre nous car, l’un après l’autre, les pays en voie de développement, qui acceptaient de recevoir nos matières recyclées pour tenter de les revaloriser, nous les renvoient et mettent fin à leurs contrats d’importation tant la ligne entre matériaux recyclés et poubelles est régulièrement franchie dans les déchets que nous leur envoyons. Une éloquente vidéo intitulée Les sales secrets du recyclage, produite en 2022 par une équipe de Radio-Canada lève le voile sur les troublantes exportations de « matière recyclée » du Canada vers l’Asie du Sud-Est.

L’économie circulaire, avec son mantra des « 3 R » (Réduire, Réutiliser, Recycler), tarde à s’imposer dans les sociétés où, tout en prêchant la protection de la nature, les gouvernements tributaires de la grande entreprise continuent de mesurer la santé de leur économie en fonction du niveau de consommation, contredisant par le fait même les deux premiers R, et compromettant la pratique du troisième. Penchons-nous un moment sur ce troisième R qui alimente une nouvelle forme d’industrie minière à l’échelle de la planète.

Recycler des matériaux uniformes comme une matière plastique d’un même type, du papier, du carton, du verre ou des métaux est relativement simple, mais dès que plusieurs substances entrent dans la composition d’un objet, son recyclage se complique, car il faut en séparer les composantes pour être en mesure d’appliquer un quatrième R, dont on parle moins souvent : la Revalorisation. Le défi auquel fait face l’industrie du recyclage ressemble à celui de l’industrie minéralurgique qui traite des minerais complexes pour les « valoriser » en séparant, par des procédés très énergivores, les diverses espèces minérales d’un minerai afin de produire des concentrés utilisables par la métallurgie.

La majorité des objets que nous recyclons combinent plusieurs matériaux, tantôt par structure, tantôt par contamination. Par exemple, un simple contenant de jus peut être fait de carton imprégné de cire ou plastifié, ou encore tapissé d’un film d’aluminium ; son bouchon et son bec verseur peuvent être en plastique d’un autre type ; il peut aussi porter une étiquette en papier encré enduit de colle ; le contenant peut être imprimé sur toute sa surface avec des encres de différentes couleurs et peut enfin contenir un reste de jus si on ne l’a pas rincé. Nos appareils électroniques (téléphones, ordinateurs, etc.) contiennent une cinquantaine d’éléments chimiques dont plusieurs sont des métaux précieux. Une tonne de cartes électroniques contient aujourd’hui plus de 100 grammes d’or alors que les gisements d’or exploités dans le monde en contiennent moins d’un gramme par tonne. 

L’objectif du tri des matières recyclables est donc la séparation d’un maximum de substances pouvant être revalorisées, et la minimisation de la quantité de matériaux envoyés à l’enfouissement. Chaque utilisateur du bac bleu a le pouvoir de faciliter ou de compliquer les opérations de tri selon sa manière de pratiquer les trois R :

1) en Réduisant son utilisation de matériaux recyclables ou non;

2) en favorisant leur Réutilisation;

3) en Recyclant uniquement des matériaux recyclables propres lorsqu’ils ont terminé leur cycle de vie.

Préséparer le plus possible les diverses catégories de matières recyclables composant un même article réduira aussi la contamination en aval. Cette discipline en amont de la chaîne de recyclage est aujourd’hui un devoir civique, car certaines négligences peuvent provoquer des pannes coûteuses dans les installations de tri, ou contaminer de manière irréversible un lot complet de matériaux qui doit alors prendre la direction de l’enfouissement au lieu d’être revalorisé.

Le bac de recyclage n’est pas un chapeau bleu de magicien capable de faire disparaître n’importe quel déchet en nous laissant bonne conscience. L’application très conviviale de Recyc-Québec intitulée « Ça va où ? » permet, en renseignant seulement le nom de sa municipalité et le type d’objet dont on veut se départir, de déterminer s’il va dans le bac bleu du recyclage, le bac vert de l’enfouissement, le bac brun du compostage, ou doit être déposé à l’écocentre le plus proche.

L’article Pistes de recyclage présente quelques renseignements généraux et quelques liens essentiels vers des ressources permettant d’améliorer notre pratique du recyclage.  

Pour conclure, souvenons-nous que le recyclage est un geste palliatif visant à atténuer les conséquences désastreuses de notre modèle de société de consommation et que Réduire notre consommation, le premier des trois R, est la forme de sobriété la plus utile pour prendre soin de notre maison commune.

Daniel Laguitton, Abercorn