Crise d’adolescence

 

[Hiver 2016]

Par Daniel Laguitton

« Il faut bien que jeunesse se passe », dit un proverbe indulgent. Puis vient un temps où l’indulgence se fait coupable et cède le pas à l’exaspération : « Quand vas-tu cesser de te comporter comme un enfant ? »

Dans son traité d’écologie intégrale intitulé The Dream of the Earth, l’écothéologien américain Thomas Berry établit un parallèle entre la relation de l’adolescent avec ses parents et celle de l’humanité avec la Terre Mère : « Ce qui est clair, c’est que la Terre demande à l’humanité d’assumer une responsabilité que n’ont eue aucune des générations antérieures. Le processus où nous sommes engagés ressemble aux processus d’initiation connus et pratiqués depuis la nuit des temps. La communauté humaine est en train de passer de l’enfance à l’âge adulte et nous devons prendre nos responsabilités en tant qu’adultes. Tout comme les liens avec la mère se voient rompus à un certain niveau pour être rétablis à un autre niveau, la communauté humaine se voit coupée de la nature à un certain niveau pour pouvoir rétablir avec elle une nouvelle relation plus mature. Lors de ses phases antérieures, la Terre exerçait indépendamment un contrôle quasi total qui ne nous laissait qu’un contrôle très limité de notre existence. Aujourd’hui, la Terre insiste pour que nous acceptions une part de responsabilité plus grande et qui croît au fur et à mesure qu’un savoir toujours plus poussé est mis à notre disposition ».

La rupture des liens entre l’enfant et sa mère s’amorce bien sûr physiquement dès la naissance et psychologiquement dès « l’âge de raison », quand l’enfant devient capable d’évaluer ses actes d’un point de vue rationnel et d’un point de vue moral. Pour notre civilisation occidentale (et de plus en plus mondiale) construite sur le culte de la trinité Science-Technique-Industrie, l’âge de raison où notre relation avec la Terre a commencé à se distendre a été le siècle des Lumières (XVIIIsiècle) avec ses philosophes déterminés à « éclairer » des masses plongées dans l’obscurantisme. C’est l’époque de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (1751), celle aussi où Lavoisier (1743-1794) jetait les bases de la chimie moderne.

 

En deux siècles, nous sommes passés de l’âge de raison à l’adolescence troublée où nous nous attardons aujourd’hui, avec toutes les interrogations et les appréhensions que cela implique. Nous sommes confrontés à des développements technologiques si rapides que, comme l’écrivait dès 1979 le philosophe allemand Hans Jonas dans Le Principe responsabilité : « La technique moderne a introduit des actions d’un ordre de grandeur tellement nouveau, avec des objets tellement inédits et des conséquences tellement inédites, que le cadre de l’éthique antérieure ne peut plus convenir ».

 

Ce constat est repris dans l’encyclique Laudato Si où le pape François cite le visionnaire Romano Guardini, auteur de La fin des temps modernes (1952) : « On a tendance à croire que tout accroissement de puissance est en soi “progrès”, un degré plus haut de sécurité, d’utilité, de bien-être, de force vitale, de plénitude des valeurs, comme si la réalité, le bien et la vérité surgissaient spontanément du pouvoir technologique et économique lui-même. Le fait est que l’homme moderne n’a pas reçu l’éducation nécessaire pour faire un bon usage de son pouvoir, parce que l’immense progrès technologique n’a pas été accompagné d’un développement de l’être humain en responsabilité, en valeurs, en conscience ».

 

Thomas Berry écrit pour sa part : « La responsabilité que la Terre Mère nous demande d’assumer a jusqu’à présent dépassé notre capacité de l’assumer avec sagesse, tout comme les pouvoirs que découvre un jeune adulte sont rarement mis en œuvre de manière sage et sans passer par une période de confusion, d’inconfort et d’erreurs de jeunesse. Comme l’enfant qui finit par apprendre à se conduire de manière adulte, avec discipline et responsabilité, il y a lieu d’espérer qu’en tant qu’individus et en tant que communauté planétaire, nous allons assumer les responsabilités planétaires qui nous incombent ».

La Terre est non seulement une mère, elle est aussi une maison commune dont nous sommes colocataires. Que dirait-on de locataires qui se chaufferaient en brûlant les meubles, la charpente et les poutres maîtresses de la maison au nom de « l’économie » ? C’est pourtant ce que nous faisons chaque jour au nom d’une « économie » que nous associons systématiquement à la notion de profit à court terme alors que, venant du grec oikos, la maison, et nemein, gérer, le mot « économie » désigne la gestion de la maison commune et non son saccage.

La phase de maturation à laquelle nous sommes conviés et dont dépend notre survie en tant qu’espèce est d’autant plus difficile que nous sommes ivres du pouvoir éphémère que nous procure le complexe industriel et fascinés par les breloques et gadgets qu’il met à notre disposition comme des singes devant un miroir ; la Terre Mère a beau protester et faire de la fièvre, ses avertissements et ses gémissements tombent le plus souvent dans des oreilles de sourds.

Pour Thomas Berry, la seule manière dont l’humanité pourra sortir de sa crise d’adolescence actuelle est d’observer et d’écouter attentivement et respectueusement ce que la Terre Mère ne cesse de lui répéter, et de coopérer avec les forces internes, spontanées et omniprésentes du processus planétaire au lieu de leur faire obstacle en les considérant comme des forces hostiles à contrôler. Ce n’est qu’à cette condition que nous pourrons entrer dans une nouvelle phase de développement qu’il appelle l’ère écologique : « À mon avis, ce qui est en cause est à la fois l’ultime leçon de physique, de biologie et des autres sciences, et l’ultime sagesse des peuples primitifs ainsi que l’enseignement fondamental des grandes civilisations. Occulté par le caractère adolescent de notre développement scientifique et technologique antérieur, cet enseignement s’impose désormais à nous à grande échelle. Si nous y répondons de manière adéquate grâce à notre nouveau savoir et à nos nouvelles compétences, ces forces trouveront leur mode d’expression intégrale dans la spontanéité de l’ère écologique. La tâche actuelle de l’humanité est de contribuer à ce que cela advienne ».

Reste la possibilité que nous refusions les responsabilités associées au statut d’adultes, préférant rester d’éternels adolescents, auquel cas la vieille chanson intitulée « Le galérien » (chantée notamment par Yves Montand) pourrait revenir au palmarès avec ces paroles que nous chanterions en ramant :
« Je m’souviens, ma mère m’aimait
Et je suis aux galères,
Je m’souviens ma mère disait
Mais je n’ai pas cru ma mère…
 »

 

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