Merci la Vie

Un texte de Daniel Laguitton

Paru dans le numéro

« La gratitude est le secret de la vie. L’essentiel est de remercier pour tout. Celui qui a appris cela sait ce que vivre signifie. Il a pénétré le profond mystère de la vie », écrivait Albert Schweitzer.

Albert Schweitzer (1875-1965), Prix Nobel de la paix en 1952, était à la fois médecin, philosophe, pasteur protestant, organiste, et écologiste avant l’heure. En tant que médecin, il a fondé et dirigé jusqu’à sa mort un hôpital et une léproserie à Lambaréné au Gabon, en tant que philosophe et théologien on lui doit des ouvrages comme « Humanisme et mystique » et « La civilisation et l’éthique », en tant qu’organiste il nous a laissé de nombreux enregistrements des œuvres pour orgue, notamment de Bach, Franck et Mendelssohn, et sa vision écologiste précoce imprègne des écrits comme « Ma vie et ma pensée » et « Respect et responsabilité pour la vie ». Ce dernier titre reflète tout particulièrement la valeur centrale de sa vie depuis le soir de septembre 1915 où, alors qu’il naviguait sur le fleuve Ogooué et que, songeur, il se demandait quelle était la solution du problème de l’éthique, en voyant un troupeau d’hippopotames fuir devant son embarcation dans la lumière du soleil couchant, l’expression Ehrfurcht vor dem Leben s’imposa à lui dans sa langue maternelle.

Lors d’une interview pour l’émission « Cinq colonnes à la une » à la télévision française, en 1961, le sage docteur, alors âgé de 86 ans, confiait n’avoir pas dormi cette nuit-là. On a traduit ces quatre mots allemands par « respect de la vie » ou « révérence envers la vie », mais leur sens plus précis est révélé par les racines de l’allemand Ehrfucht qui est dérivé des verbes ehren et fürchten signifiant respectivement « honorer » et « craindre ». Le respect de la vie, valeur emblématique d’Albert Schweitzer, repose sur les deux piliers du sacré que sont l’émerveillement et la crainte. En 1917, deux ans donc après cette révélation, l’historien des religions allemand Rudolf Otto reconnaissait ces deux mêmes composantes dans son ouvrage Das Heilige [Le sacré] où il crée le substantif « numineux » qui allie les notions de mystère, de fascination et de crainte dans l’expression mysterium fascinosum et tremendum. Quand il proclame comme valeur fondamentale la révérence envers la vie, Albert Schweitzer affirme donc aussi le caractère sacré de la vie.

Quelques lignes de son livre « La civilisation et l’éthique » donnent une idée de la portée pratique et écologique de cette valeur fondamentale lorsqu’elle est vécue avec intégrité : « Un homme n’est véritablement éthique que s’il obéit à l’obligation de secourir toute vie, lorsque la situation se présente et qu’il en a les possibilités, et s’il craint plus que tout de nuire d’une façon ou d’une autre à un être vivant. Il ne se demande pas jusqu’à quel point telle ou telle vie mérite qu’il lui accorde son intérêt, selon qu’elle aurait une valeur propre ou selon qu’elle serait capable d’éprouver des sensations ou pas. Pour lui, la vie est sacrée, en tant que telle. Il n’arrache pas étourdiment des feuilles aux arbres ni des fleurs à leur tige et il prend garde à ne pas écraser des insectes en passant. Si par une nuit d’été il travaille sous une lampe, il préférera laisser sa fenêtre fermée et respirer un air lourd, plutôt que de voir une hécatombe d’insectes aux ailes roussies s’abattre sur sa table. Si en sortant sur la route après une pluie, il y aperçoit un ver de terre qui s’est fourvoyé là, il se dit que ce ver va dessécher au soleil faute d’être remis à temps sur un sol meuble où il pourra s’enfouir : il l’enlèvera donc du goudron fatal et le déposera dans l’herbe. Si en passant devant une grande flaque il y voit un insecte qui se débat, il prendra la peine de lui tendre une feuille ou un fétu de paille pour le sauver. Il n’a pas peur de faire sourire de sa sentimentalité. C’est le sort de toute vérité, avant d’avoir été reconnue comme telle, d’être tournée en ridicule.»

« Nul n’a le droit de fermer les yeux et de considérer que puisqu’il s’épargne la peine de le voir, le mal n’existe pas. Que personne ne secoue de ses épaules le poids de sa responsabilité. Si les animaux sont victimes de tant de mauvais traitement, si les hurlements du bétail assoiffé pendant son transport en chemin de fer passent inaperçus, si tant de cruautés se perpètrent dans nos abattoirs, si dans nos cuisines des mains inexpertes malmènent les bêtes en les tuant, si les animaux endurent d’invraisemblables tortures par la faute d’homme sans pitié, tandis que d’autres sont livrés aux jeux cruels des enfants, nous en portons tous la responsabilité. […] En tirant d’affaire un insecte en détresse, je ne fais rien d’autre que d’essayer de payer quelque chose de la dette toujours renouvelée des hommes à l’égard des bêtes. »

Qu’un homme aussi conscient et respectueux du miracle de la vie ait accordé une importance capitale à la gratitude n’étonnera personne : « La gratitude est le secret de la vie. L’essentiel est de remercier pour tout. Celui qui a appris cela sait ce que vivre signifie. Il a pénétré le profond mystère de la vie », écrit-il aussi.

Je ne saurais conclure cette première chronique de la période « post-Au-Naturel » de ma vie sans exprimer mon indélébile gratitude pour l’émouvant rituel organisé le 6 mai 2022 devant le précieux petit magasin de Sutton par les nombreux clients et amis avec lesquels, pendant presque trois décennies de complicité joyeuse, Nicole et moi avons veillé à ce que le respect de la vie reste au centre de notre pratique du commerce. 

Ce rituel a permis à tous ceux qui l’ont vécu de constater que, comme l’affirme David Steindl-Rast, moine et érudit, « Ce n’est pas le bonheur qui nous remplit de gratitude, c’est la gratitude qui nous remplit de bonheur». Il y a plus de sept siècles, un autre guide spirituel, Meister Eckhart von Hochheim, faisait l’éloge de la gratitude en termes encore plus concis : « Si la seule prière que tu fais durant ta vie est “merci”, cela suffit ».

Quatre mots suffisent donc pour égrainer mille et une prières au mystère fascinant et terrifiant de la Vie  : « merci, mille fois merci ! »

Daniel Laguitton, Abercorn