Une feuille à la fois…

Un texte de Daniel Laguitton

Paru dans le numéro

Publié le : 28 mai 2026

Dernière mise à jour : 28 mai 2026

 

Daniel Laguitton présente ici la version numérique de son livre "Une feuille à la fois", un recueil de pensées quotidiennes pour retrouver l’enfant en soi.

Au sixième siècle avant notre ère, le légendaire sage chinois Lao-Tseu affirmait, dès les premières lignes de ses Écrits à propos de la Voie suprême — le Daodejing —, que « les mots qui parlent de la voie ne sont pas la Voie ». On dirait aujourd’hui: « l’itinéraire sur la carte n’est pas le voyage ». Concepts et mots sont des représentations mentales d’expériences avec lesquelles ils ne doivent pas être confondus et qu’ils contredisent même parfois : le mot silence fait du bruit.

L’écart entre le mot et l’expérience a beau être une évidence, maints conflits ont, de tout temps, éclaté pour l’avoir ignoré. Les guerres de religion détiennent à cet égard la palme d’or de l’absurdité, mais elles ne sont pas les seules : on s’étripe un peu partout dans le monde sur fond de désaccord au sujet de mots-valises comme « liberté », « indépendance », « démocratie », « résistance », « terrorisme », etc. Cet écart promet de s’élargir avec l’avènement de la « réalité virtuelle » et de « l’intelligence artificielle », la première étant synonyme de « fausse réalité », la seconde de « fausse intelligence ». L’émerveillement spontané que suscitait hier une belle photographie a progressivement fait place au soupçon qu’il s’agit peut-être d’un faux.

Une feuille à la fois enfant intérieur Daniel Laguitton

L’ambiguïté commence dès le moment fatidique où l’enfant apprend les deux mots qui représenteront à jamais pour lui un monde fracturé : « moi » et « toi ». Toute sa vie, il tentera de réparer cette fracture (particulièrement douloureuse dans les familles où règne une « addiction ») à l’aide de diverses colles dont aucune ne convient : amour fusionnel, alcool, drogues, argent, volonté de puissance, prestige, religiosité idolâtre, rien n’y fera. Le moi isolé et désespéré tentera même parfois d’oublier cette fracture en disparaissant dans la folie ou le suicide.

« Moi » et « toi » ne sont pourtant que deux mots aussi potentiellement menteurs que les autres, et qui demandent à être validés par l’expérience pour confirmer ou infirmer la séparation qu’ils semblent décrire. À cet égard, la plupart des grandes traditions spirituelles du monde affirment qu’il existe une unité antérieure au Big Bang des concepts et des mots, et proposent des expériences, donc des pratiques, visant à retrouver l’unité que l’on croyait perdue. Le but est de redécouvrir le monde avec des yeux neufs, sans les lunettes déchiqueteuses des mots.

Le poète anglais John Donne (1572-1631) évoque cette unité retrouvée ou pressentie lorsqu’il écrit en 1624, dans un poème intitulé Méditation : « Aucun homme n’est une île, complet en soi-même ; chaque humain est une partie du continent, une partie du tout ». « Méditation », de même racine que « midi », « milieu » et « remède », désigne en effet un mouvement vers le centre de l’être, en amont de toute fragmentation.

Même regard chez Hugo quand il écrit, dans la préface des Contemplations: « On se plaint quelquefois des écrivains qui disent moi. Parlez-nous de nous, leur crie-t-on. Hélas ! Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! insensé, qui crois que je ne suis pas toi ! ». Ailleurs, Hugo écrit aussi: « L’enfer est tout entier dans ce mot : solitude ».

Marcel Jouhandeau (1888-1979), qui disait écrire « comme les arbres fleurissent et portent leurs fruits », laisse également entrevoir une réunification essentielle lorsqu’il affirme : « Il y a un Arbre, le même en toi et en moi ».

Retrouver cet « Arbre unique », dont chacun est tour à tour bourgeon, fleur et fruit, est l’aventure de toute une vie, aventure qui commence par une recherche de l’enfant intérieur dont le regard sur le monde précède la fracture entre « moi » et « toi ». En chemin vers cet Arbre dont, comme tout un chacun, j’étais tombé dès l’enfance, j’ai publié, en 1992, un recueil de « pensées quotidiennes pour retrouver l’enfant en soi ». Son titre, Une feuille à la fois, visait à souligner la patience indispensable pour apprivoiser l’enfant intérieur que tant d’adultes abandonnent très tôt en pensant devenir ce que, dans Le Petit Prince, Antoine deSaint-Exupéry appelle ironiquement des « grandes personnes ». Le renard se tut et regarda longtemps le petit prince

– S’il te plaît… apprivoise-moi ! dit-il. 

– Je veux bien, répondit le petit prince, mais je n’ai pas beaucoup de temps. J’ai des amis à découvrir et beaucoup de choses à connaître. 

– On ne connaît que les choses que l’on apprivoise, dit le renard. Les hommes n’ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n’existe point de marchands d’amis, les hommes n’ont plus d’amis. Si tu veux un ami, apprivoise-moi ! 

– Que faut-il faire ? dit le petit prince. 

– Il faut être très patient, répondit le renard. 

Une feuille à la fois a ainsi percolé, en deux éditions, parmi les chercheurs de réconciliation intérieure. J’envisageais une troisième édition lorsque, avec l’équinoxe du printemps, m’est arrivé d’outre-mer ce message d’un lecteur qui proposait de mettre le livre en ligne : « L’idée s’est clarifiée cette nuit, dans le silence d’un monastère où je séjourne quelques jours pour une rencontre avec une vingtaine d’amis. […] Le cadre s’y prêtait bien: calme, simplicité… et beaucoup de gratitude pour ce livre qui m’accompagne depuis longtemps. L’esquisse que j’imagine resterait très simple: une page d’accueil proposant la feuille du jour, correspondant à la date ; un calendrier permettant d’accéder aux 366 feuilles du livre ; quelques pages très sobres présentant le livre […] L’esprit du site serait volontairement contemplatif, sans distraction, afin que chaque feuille puisse être lue tranquillement, comme dans le livre. »

L’idée était trop superbement conforme à l’intention première du livre pour que je n’y donne suite avec enthousiasme. Les échanges se sont alors multipliés avec l’auteur de ce message annonciateur d’un nouveau printemps, Paul, qui s’est alors mis à l’œuvre avec l’ardeur et la minutie des anciens compagnons bâtisseurs de cathédrales. Une feuille à la fois peut donc désormais continuer à accompagner, partout dans le monde, la démarche d’apprivoisement de l’enfant intérieur loin duquel la vie humaine n’est trop souvent qu’un pathétique et douloureux mensonge. 

L’adresse d’accès à Une feuille à la fois est: www.unefeuillealafois.org.

Daniel Laguitton, Abercorn